sandrine57

Lectrice compulsive d'une quarantaine d'années, mère au foyer.

Une douce flamme

Le Livre de Poche

9 janvier 2020

Bernie Gunther n'a jamais adhéré aux thèses du nazisme mais il est allemand, il a fait partie de la police berlinoise et de la Wermacht. Compromis, il n'a eu d'autre choix que d'embarquer pour l'Argentine afin de sauver sa peau.
C'est donc en 1950 que le docteur Carlos Hausner arrive à Buenos-Aires. Son patronyme et son titre sont aussi faux que son passeport, tout comme le sont ceux de ses deux compagnons de voyage, Adolf Eichmann et Herbert Kuhlmann. Bernie, alias Carlos, compte bien profiter du soleil et du farniente dans ce pays qui accueille les nazis à bras ouverts, leur offrant une situation, une identité, une nouvelle vie. Mais son passé le rattrape. Flic il a été, flic il sera aussi en Argentine. Alors qu'il est reçu par Peron et Evita, il est repéré par le colonel Montalban qui l'enrôle contre son gré dans les services secrets pour une mission toute particulière. Une jeune fille a été tuée et éviscérée, une autre a disparu. Le colonel soupçonne un allemand, le même peut-être qui sévissait à Berlin en 1932...Une enquête que Bernie avait menée à l'époque, sans résultat. C'est l'occasion pour lui de peut-être mettre la main sur son tueur. Mais les choses ne s'arrêtent pas là. Sa réputation de talentueux détective est aussi arrivée jusqu'aux oreilles de la très belle et très juive Anna qui cherche en vain son oncle et sa tante, mystérieusement disparus depuis des années. La piste est froide mais Bernie ne peut résister à une demoiselle en détresse.

Encore un opus passionnant des aventures de Bernie Gunther. Autre pays, autre continent mais on n'est pas trop dépaysé. La corruption, la haine des juifs, et même les nazis sont bien présents dans le pays de Peron. Bernie a l'art de se mêler de ce qui ne le regarde pas et de se retrouver dans des situations ô combien périlleuses. Se frotter au dictateur argentin ou à ses compatriotes qui discrètement continuent leurs activités n'est pas sans danger. En Argentine, on élimine les opposants et les gêneurs en les jetant dans le fleuve depuis un avion. Malgré cela, Bernie de fait un devoir d'aller jusqu'au bout de son enquête. Il croisera le docteur Mengele, de sinistre mémoire, ou encore Hans Kammler, le concepteur des camps de la mort, comme dans une version miniature et ensoleillée du troisième Reich.
Son enquête le ramènera dans le Berlin de 1932, avant Hitler, mais déjà dans le tumulte des bruits de bottes. A-t-il affaire au même tueur, celui qui lui avait échappé à l'époque ?
L'Argentine lui apportera des réponses mais aussi la certitude que le vice est partout le même, que l'argent régit le monde et que les méchants s'en sortent toujours à la fin.

Contes d'Ise

Gallimard

6 janvier 2020

Monuments de la culture japonaise, les Contes d'Ise sont une succession de petits poèmes, les tanka, un peu plus longs que les célèbres haïku. Composés à la fin du IXè siècle, ils sont inspirés des écrits et de la vie d'Ariwara no Narihira, un aristocrate de l'époque Heian, issu de la lignée impériale. Mais il n'en est pas le seul auteur, l'époque étant à la poésie. On compose des vers pour exprimer son amour, sa déception, ses condoléances, ses excuses ou encore pour briller en société. La particularité des contes d'Ise est de mélanger la prose et la poésie, créant ainsi un genre nouveau. Il s'agit de contextualiser les poèmes. Un petit récit en prose vient donc présenter brièvement les protagonistes et les lieux afin d'introduire les vers.
Précieux témoignage de la tradition littéraire japonaise, ce recueil est une véritable curiosité. Il parlera peut-être moins à un lecteur occidental peu accoutumé à cette forme de littérature mais la lecture en est plaisante, quoi qu'un peu répétitive. Pas forcément à lire d'une traite, plutôt à picorer deci delà pour un bref moment hors du temps.

Maigret., La Tête d'un homme
5 janvier 2020

L'enquête avait été facile : une riche veuve américaine et sa gouvernante assassinées à leur domicile de Saint-Cloud et partout les empreintes du meurtrier. Trop facile peut-être pour le commissaire Maigret qui doute, pendant que, jugé coupable et condamné à mort, Joseph Heurtin attend son tour dans la cellule 11 de la prison de la Santé. Aussi, Maigret tente un coup de poker et aide le prisonnier à s'évader, persuadé que le pauvre bougre le mènera tout droit au véritable meurtrier. Ce faisant, il met sa carrière un danger, mais la tête d'un homme ne vaut-elle pas que l'on prenne des risques ?

Une enquête très psychologique pour Maigret qui fait face à un tueur particulièrement malin et d'une intelligence exceptionnelle. C'est une guerre des nerfs qui s'engage entre un commissaire placide et un coupable de plus en plus nerveux dont l'arrogance cède peu à peu la place au doute et finalement à la rédition.
On lit Simenon comme on regarde Bruno Crémer à la télé. C'est confortablement désuet, tranquille et presque monotone. Pourtant, les codes du polar sont là et l'auteur belge fut un formidable précurseur. Un moment formidable et nostalgique à la fois.

4, Le poids des secrets / Wasurenagusa, roman
2 janvier 2020

Au soir de sa vie, Kenji Takahashi se souvient des personnes qui ont traversé sa vie. Ses parents, d'abord, dont il était le fils unique, et qui l'ont élevé dans l'optique de faire de lui le digne héritier de leur illustre famille. Sa nourrice ensuite, Sono, douce, attachante, qui a illuminé son enfance un temps de sa présence avant d'être éloignée par sa mère car jugée ''d'origine douteuse''. Puis Sakoto sa première femme accusée à tort d'être stérile donc incapable de perpétuer la lignée. Et enfin Mariko et son fils né hors mariage, Yukio. Pour eux, ils bravent l'intransigeance parentale et rompt avec ses parents qui jugent la jeune femme indigne de leur fils. Déshérite mais enfin père de famille, Kenji va suivre le cours d'une vie illuminée par l'amour, assombrie par la guerre; un long fleuve pas toujours tranquille et qui lui réservera encore une surprise de taille quand lui sera dévoilé le lourd secret que lui cachaient ses parents.

Quatrième tome de la pentalogie d'Aki Shimazaki et quatrième voix. Ici Kenji Takahashi passe de personnage secondaire à héros principal. Cet homme discret, hésitant, raconte ici son parcours fait de hauts et de bas, le poids des traditions qui a pesé sur lui jusqu'à ce qu'il réussisse à s'en détacher pour suivre la voie du bonheur. Pondéré, obéissant, il va être transformé par son amour interdit pour une femme ''douteuse'' et sa paternité d'adoption. Le fil conducteur du récit est le Myosotis, wasurenagusa en japonais, une fleur qui signifie ''Ne m'oubliez pas'' comme le symbole des personnes qui nous sont chères et qui laissent leur empreinte malgré le temps ou les séparations.
Encore une fois, l'écriture poétique de l'auteure fait mouche. En peu de mots, peu de pages, elle sait décrire la délicatesse, la douceur mais aussi la passion et le tumulte des sentiments humains. Chaque volume est un moment magique, une parenthèse enchantée et enchanteresse. Peu à peu, les secrets, les non-dits, les hypocrisies sont mis à jour, les pièces du puzzle s'assemblent et font apparaître le tableau d'ensemble de cette formidable saga, toute en beauté et en tristesse. Une œuvre douce-amère qui se termine avec le cinquième tome, Hotaru. Les lucioles vont succéder aux myosotis... A suivre.

JE NE SUIS PAS UN GAY DE FICTION

Asahara Naoto

Akata Éditions

29 décembre 2019

Alors qu'il traîne dans une librairie de Shinjuku, Jun tombe par hasard sur Miura, une de ses camarades de lycée, en train d'acheter un manga estampillé ''boys love''. Plutôt gênée, la jeune fille lui fait promettre de garder le secret. Car si elle aime voir les amours passionnées des homosexuels s'étaler entre les pages de ses livres, elle ne tient pas à ce que cela se sache au lycée. Jun est d'autant plus prompt à promettre qu'il a lui aussi un secret bien gardé : il est gay et entretient une liaison avec un père de famille plus âgé que lui. Et même si Miura clame devant lui son amour inconditionnel pour les gays, Jun n'a pas le courage de se confier à elle. Le seul avec qui il partage tous ses secrets est Fahrenheit, un ami virtuel rencontré sur internet. Ils ont en commun leur homosexualité et leur passion pour le groupe Queen et son chanteur mythique Freddie Mercury. Au lycée, personne ne sait rien, ne se doute même de son attirance pour les hommes et il craint la réaction de ses amis s'ils l'apprenaient. Aussi, quand Miura se rapproche de lui et lui déclare sa flamme, Jun décide de se couler dans le moule en acceptant d'être son petit ami.

Dans un style moderne, souvent cru, et très explicite, Naoto Asahara raconte le quotidien d'un lycéen gay dans une société japonaise peu encline à accepter la différence. S'il s'épanouit sexuellement dans les bras d'un quadra un brin pervers, sa certitude d'être rejeté si son secret était découvert entraîne un mal être qu'il tente de dissiper en entamant une relation amoureuse avec une de ses camarades. Mais on ne peut forcer sa nature et cette tentative de ''normalité'' est un échec cuisant. Pourtant, Jun rêve de se marier et d'avoir des enfants et s'en veut parfois de n'être attiré que par les hommes. Mais il sait que dans son pays, concrétiser ce rêve passe immanquablement par une relation avec une femme. Alors pourquoi Dieu l'a-t-il crée ainsi ? Pourquoi est-il incapable de ressentir du désir pour une femme ? Pourquoi les gays sont-ils considérés comme des monstres par certains ? Comment réagiraient ses amis s'ils savaient ? Son meilleur ami continuerait-il à le saluer d'une tape sur le sexe sans arrière-pensée ? Sa mère serait-elle déçue ? Horrifiée ? Autant de questions dont il aime discuter avec Fahrenheit son correspondant virtuel, homosexuel comme lui, et comme lui victime d'une société peu tolérante.
Jun est évidemment touchant et attachant et on compatit sans peine à ses tourments qui en disent long sur le Japon qui tolère une littérature pornographique très explicite mais rejette l'homosexualité, comme d'ailleurs toute forme de différences. Pourtant, ce livre n'est pas à mettre entre toutes les mains. Les scènes de sexe sont décrites de façon très crues et certaines situations sont dérangeantes (relations entre mineurs et hommes mûrs, désir incestueux, etc.). A réserver à un public averti.